« Apprendre à douter de soi, de ses convictions, de ses emportements »

Entretien avec Eric Pelletier, journaliste à L’Express et chargé du séminaire «Investigations» à l’École de journalisme de lIFP

Eric Pelletier / Photo IFP : Léonor Lumineau

Eric Pelletier est un ancien de l’école de journalisme de l’IFP. Il a rejoint le service Investigation de L’Express (aujourd’hui rebaptisé Enquêtes) en 2000, après six années passées au Figaro (aux services Vie à Paris puis Société). Agé de 43 ans, il est titulaire  du Dess Techniques de l’information et de la communication (IFP-Paris II) en 1992, d’une maîtrise en Information et communication obtenue à Lyon III (en 1991) et d’un Deug Histoire et Deug Culture et communication obtenu à Lyon II (en 1989). Son dernier ouvrage paru (avec J.-M. Pontaut) porte sur l’ Affaire Merah (Michel Lafon). A l’IFP, il tient un séminaire de deux semaines sur les techniques d’investigation en seconde année. 

Que cherches-tu à apporter aux étudiants ? 

Je ne conçois pas cette session d’enquête comme un cours magistral. Il s’agit bien sûr d’aborder avec les étudiants les aspects techniques d’une investigation journalistique – je veux leur donner les armes pour la mener à bien. Mais j’entends aussi leur offrir un bagage, en suscitant chez eux une réflexion déontologique sur les sources, leurs motivations et leur protection, par exemple. Sur le terrain, ils seront libres d’appliquer ou non ces conseils : chaque enquête journalistique est unique car elle est avant tout humaine.

Qu’est ce t’apporte l’enseignement ?

Dans ces conditions, l’enseignement n’est jamais à sens unique. Il prend souvent la forme d’un échange avec des étudiants qui, à ce stade, ont déjà une bonne expérience de terrain. Du coup, cette parenthèse dans mon métier de journaliste me permet de m’interroger sur mes propres pratiques professionnelles. Des pratiques tellement répétées qu’elles paraissent innées. A quoi sert une accroche ? Comment l’écrire ? Il est très sain de revenir aux fondamentaux.

As-tu des modèles journalistiques ?

Un modèle ? Ce serait Albert Londres pour l’élégance de sa plume et la noblesse de ses combats. Mais au quotidien, je me régale de la lecture d’un confrère ou d’une consœur. Il est tellement agréable d’être surpris par une information, séduit par une formule, accroché par une voix ou impressionné par une photo.

Si tu avais un conseil à donner à un jeune journaliste, quel serait-il ?

Se défier de soi-même. On apprend dans les écoles de journalisme à douter des faits, en s’imposant de les recouper avant publication. Mais je pense que l’on devrait aussi apprendre à douter de soi, de ses convictions, de ses emportements ce qui est sans doute difficile quand on a une vingtaine d’années. La vie est inventive: elle place le journaliste face à des situations rarement prévisibles, jamais monochromes. C’est pourquoi à L’Express, je cosigne souvent les papiers. Ce double regard représente une garantie pour le lecteur.

Tu as publié il y a peu un livre sur Merah. Comment s’est déroulé ce projet ?

Ce fut un projet d’une incroyable intensité, mené avec Jean-Marie Pontaut. Nous avions le sentiment de connaître l’affaire pour l’avoir suivie lors de la survenance de l’événement, en mars 2012. Nous nous trompions. L’examen du détail des faits nous menait à d’autres informations, insoupçonnées celles-ci. Elles rebondissaient de Toulouse au Pakistan, en passant par les Etats-Unis. Quant au portrait de Mohamed Merah, ce terroriste d’un genre nouveau, il nous obligeait à revenir sur les traces de son enfance chaotique. Sa voix, enregistrée lors de la négociation avec le Raid, le rendait presque vivant.

L’information était cadenassée à double tour par le secret de l’instruction et le secret défense. Pourtant des sources multiples nous ont accordé leur confiance. La confrontation avec les faits fut douloureuse. Mais que dire de la rencontre avec deux familles, chacune vivant la douleur à sa manière? On ne ressort pas indemne d’un tel voyage.

Quel souvenir gardes-tu de l’IFP dont tu es un ancien élève ?

Mon passage à l’Institut français de presse (1991-1992) fut pour moi un carrefour d’un point de vue personnel et professionnel. Je réalise à quel point il m’a "façonné". J’y ai rencontré parmi mes meilleurs amis. J’ai fait connaissance avec la radio (c’était la première année d’enseignement de Daniel Desesquelle). Le cours de Francis Balle constituait une ouverture sur le monde où pour la première fois j’ai entendu prononcer le mot "Internet". J’ai obtenu les stages au Monde Rhône-Alpes et au Figaro qui m’ont permis d’intégrer la vie professionnelle grâce aux enseignants qui m’ont fait confiance. Les conditions de travail n’étaient cependant pas celles d’aujourd’hui : elles étaient beaucoup plus modestes (cette fameuse salle de cours éclairée par un soupirail !). Et surtout l’école ne disposait pas encore de reconnaissance officielle…

Propos recueillis par Jean-Baptiste Legavre, directeur de l’École de journalisme de l’IFP

Photo : Léonor Lumineau (Promotion 2012)

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