« Le journalisme politique s’en tient à une vision restreinte de la politique »

Entretien avec Nicolas Cori, journaliste à Libération

Les M1 entament ce lundi un séminaire  d’une semaine portant sur le journalisme politique, animé par Jean-Baptiste Legavre. L’an dernier, Nicolas Cori avait été notamment invité dans le même séminaire. Il revient ici sur sa vision critique du journalisme politique.

Nicolas Cori, dans les locaux de l'école de journalisme de l'IFP. Photo IFP : Sara Taleb

Propos recueillis par Jean Baptiste Legavre, directeur de l’Ecole de journalisme de l’IFP

Nicolas Cori est journaliste à Libération depuis 2000, en charge depuis mai 2011 des « affaires ». Il a été journaliste politique de janvier 2010 à avril 2011, couvrant l’Elysée. Il poursuit ici une réflexion sur le journalisme politique. Invité à l’IFP dans la foulée d’une prise de position courageuse et iconoclaste parce que rarement publique aux Assises du journalisme de l’automne 2011 tenues à Poitiers, il propose une critique du traitement médiatique de la politique.

Vous êtes très critique du journalisme politique actuel…

Je suis critique d’abord en tant que lecteur, téléspectateur… c’est-à-dire en tant que citoyen qui n’est pas satisfait de la manière dont les « nouvelles » politiques sont traitées. Je constate que, dans la plupart des cas, les petites phrases, les stratégies des appareils politiques ou la personnalité des politiques prennent le pas sur ce qui devrait être le véritable débat démocratique: la confrontation d’idées et de projets politiques. Il s’agît d’un constat assez banal.

Mais c’est en tant que professionnel ayant eu une expérience concrète du journalisme politique que je voudrais développer cette critique. J’ai en effet passé un an à suivre l’Elysée pour le service politique de Libération.

Quelle a été votre expérience ?

J’ai vécu « physiquement » des pratiques journalistiques qui m’étaient étrangères et m’ont rebuté. La première d’entre elles, je l’appelle « journalisme de groupe ». Dès mes premiers déplacements (dans la salle des Quatre colonnes de l’Assemblée nationale ou lors de visites présidentielles en province), je n’ai pu exercer ce métier qu’au milieu de dizaines de mes confrères. Parler à un politique en tête à tête est l’exception. De manière formelle ou informelle, la norme est la conférence de presse avec un politique assailli de questions de journalistes. Chacun joue des coudes pour poser des questions, ou simplement entendre ce qui se dit, mais ce n’est pas la concurrence qui domine. Il règne en fait une forme d’entraide mutuelle entre professionnels, institutionnalisée avec le système des « pools » : ceux qui ont eu accès à l’information racontent ce qui s’est passé à ceux qui n’ont pas assisté aux événements.

Deuxième expérience, la sensation de faire un travail très routinier. Au bout de quelques semaines, j’ai compris que mon agenda serait amené à se répéter avec très peu d’autonomie, la semaine politique étant très encadrée par des événements incontournables : conférence de presse des porte-parole de parti le lundi, des présidents de groupes parlementaires le mardi matin, question d’actualité le mardi et le mercredi après midi, conseil des ministres le mercredi matin, déplacements en province du Président le mardi ou le jeudi matin… Il y a aussi les interviews politiques radiophoniques chaque matin, les « clubs de la presse » le dimanche. Enfin, d’autres événements ont une périodicité plus espacée mais tout aussi inévitable : universités d’été, journées parlementaires… Jusqu’aux élections elles-mêmes ! Cette routine, on la retrouve enfin dans les interlocuteurs. Ce sont toujours les mêmes personnes à qui l’on doit parler : chefs de parti et conseillers, ministres et députés qui comptent.

En quoi est-ce différent des autres formes de journalisme?

Ma principale expérience, autre que journaliste politique, a été de travailler pendant dix ans au service Économie de Libération. Aujourd’hui, j’appartiens à une cellule « Investigation » et je suis les affaires. J’y ai vécu des choses complètements différentes. Dans ces deux domaines, les moments où je suis au contact de mes collègues sont assez rares : quand on suit une entreprise, celle-ci ne fait, d’habitude, que quatre conférences de presse par an pour présenter ses résultats financiers ; dans les affaires, on ne retrouve les autres journalistes qu’au moment des procès ou d’audiences de procédure. Les sujets que l’on traite, et les personnes que l’on fréquente, se renouvellent beaucoup plus. Une affaire a sa propre temporalité et le monde économique est beaucoup plus vaste que le monde politique. La liberté du journaliste, ainsi que la possibilité de réaliser un travail véritablement personnel, sont beaucoup plus importantes.

Aux Assises de Poitiers 2011, plusieurs journalistes politiques avaient été choqués par vos propos, vous accusant d’exprimer là les frustrations de celui qui n’était plus « des leurs » ou de tenir une vision partiale parce que vous n’aviez été qu’un an journaliste politique…

Aux Assises, la principale critique est venue de Gérard Leclerc, actuellement président de Public Sénat, et ayant fait une longue carrière à France 2, notamment comme chef du service Politique. Il m’a reproché deux choses: la première, de parler en tant que journaliste d’investigation, activité qui serait aussi critiquable, notamment pour son rapport avec les sources judiciaires. Il s’agît d’une remarque que j’entends très souvent de la part de professionnels qui ne se sentent pas à l’aise avec ce qu’ils font et qui veulent englober leurs collègues dans leurs « turpitudes ». Sur le fond, il s’agît d’une critique de mauvaise foi. Le journalisme dit « d’investigation » tel que l’imagine Gérard Leclerc, qui consisterait à recopier des PV d’instruction, n’a rien à voir avec le journalisme politique: les sources (avocats, policiers…) ne sont pas le sujet principal de curiosité des journalistes, mais les personnes mises en accusation (qui, elles, n’ont bien souvent aucun rapport avec les journalistes). De toute façon, il ne s’agît pas de ma manière de concevoir le journalisme d’investigation.

Le journalisme de groupe produit ce que j’appelle une opinion publique du milieu journalistique…

Le deuxième reproche était plus pertinent. Il consistait à dire que, si j’avais effectivement fait ce que je décrivais, alors ma critique était recevable, mais s’appliquait à moi seulement. D’autres journalistes politiques feraient autrement et mieux leur métier. Je vois bien à quel type de « bon » journaliste politique Leclerc fait allusion: à ces anciens qui, du fait de leur carnet d’adresse tissé depuis très longtemps, et aux contraintes allégées de publication (parce qu’ils travaillent en presse hebdomadaire ou magazine) peuvent se permettre de ne pas pratiquer assidument le journalisme de groupe, en ne participant pas à tous les déplacements politiques. Ils obtiennent des rendez-vous seul à seul avec le chef de l’État, réussissent à sortir des informations confidentielles grâce à leurs multiples sources… Pourquoi pas? Théoriquement, un journaliste peut exister. Mais d’abord, cela implique qu’il soit âgé, et qu’il soit passé parce ce que j’ai décrit, à savoir du journalisme de groupe, à haute dose, pendant des années. Ce que je n’étais pas prêt à faire. Et cela veut aussi dire qu’il a intégré les valeurs et les comportements de son milieu (sauf à imaginer quelqu’un qui accepte de souffrir pendant tout ce temps!) et que, même détaché physiquement de ses confrères, il continue à partager avec eux les mêmes sujets d’intérêt: notamment les petites histoires politiciennes de lutte pour le pouvoir.

Pour un acteur politique, l’image médiatique est une nécessité et le besoin d’être au contact des journalistes, qui régulent l’accès à cet espace, est vital.

Les sources se comportent-elle autrement dans les secteurs dans lesquels vous avez déjà travaillées ?

La grande différence entre le milieu politique et le reste de la société, c’est que les médias font partie prenante de l’univers politique alors que les autres acteurs sociaux peuvent s’en passer. Pour un chef d’entreprise, un avocat, un syndicaliste, un procureur, etc. entretenir de bonnes relations avec les journalistes peut être un plus, mais ce n’est pas nécessaire à la réalisation de son métier. Les instances de légitimation sont avant tout internes. Pour un acteur politique, l’image médiatique est une nécessité et le besoin d’être au contact des journalistes, qui régulent l’accès à cet espace, est vital.

D’où des relations très différentes avec les sources. Dans le monde apolitique, on est confronté à des sources très disparates. Certains interlocuteurs peuvent se comporter comme des « amateurs » en matière de communication : en se réfugiant dans le silence, en se révélant très volubiles à l’encontre de ses propres intérêts, ou en tentant de faire pression sur un journaliste. Dans le monde politique, les sources sont toutes calibrées de la même manière : on a affaire à des professionnels de la parole qui, quelle que soit l’hostilité à l’égard de leur interlocuteur, répondent toujours et maîtrisent parfaitement le message à faire passer, ainsi que la manière de le faire passer. Par exemple en choisissant de recourir à un propos « off » (sachant qu’il y a plusieurs niveaux de « off »…)

Au-delà de vos goûts personnels, en quoi les pratiques des journalistes politiques sont critiquables ?

Le journalisme de groupe produit ce que j’appelle une « opinion publique du milieu journalistique ». A force de travailler ensemble, de vivre ensemble, le jugement des journalistes s’uniformise. Même si on appartient à des rédactions aussi opposées politiquement que Le Figaro ou Libération, on se rejoint pour trouver « important » tel ou tel passage d’un discours  politique, ou pour juger bonne ou mauvaise la performance d’un acteur politique. Le résultat, c’est que, collectivement, les médias portent, à intervalle régulier, des jugements très contestables : Chirac est un has been (en 1995), Jospin ira au second tour (2002), Sarkozy a changé (2007)…

Quant à la routine, elle tue l’autonomie journalistique et la possibilité d’enquêter au-delà des situations convenues. Cela produit un journalisme politique peu original et assez répétitif, qui donne aux plus petites évolutions et aux événements les plus insignifiants, une importance démesurée : la « présidentialisation » de Sarkozy, tous les signes d’une future candidature de DSK…

Comment expliquez-vous que d’autres rédacteurs acceptent plus volontiers que vous, se sentent plus à l’aise en tout cas, ce mode de fonctionnement ?

Le journalisme politique peut offrir beaucoup de satisfactions. On travaille beaucoup mais, quand on suit le chef de l’Etat, on est  au cœur du pouvoir. Il y a l’excitation d’être tous les jours dans l’actualité, de suivre une campagne électorale. Il y a le « jeu » politique lui-même : les alliances, les coups bas, les retournements de situation… qui construisent sans cesse des histoires. Après, tout est question de goût et de personnalité.

Lors de votre venue à l’IFP, vous avez insisté sur cette idée que la politique était d’abord traitée dans les services « Société », qu’est-ce que vous voulez dire par là ?

Disons plutôt que le journalisme politique s’en tient à une vision restreinte de la politique, ne s’intéressant qu’à la conquête et à la conduite du pouvoir, pas aux affaires publiques, c’est-à-dire à tout ce qui a trait à l’organisation de la société. Cela ne veut pas dire que cet aspect-là est ignoré des médias, simplement qu’il est traité par les autres journalistes. Il existe une division du travail simple dans les rédactions : quand un politique annonce une réforme, le journaliste politique se voit confier un article pour resituer l’événement dans un cadre d’analyse purement politicien (« il veut se rapprocher du centre », « adresser un signe à l’extrême droite »…), et le journaliste rubricard du service société (ou économique) explique quel effet la réforme est susceptible d’avoir sur la société. En clair, le journaliste société s’intéresse au fond, le journaliste politique à la forme. Et tout simplement, je pense que le fond est plus important.

N’êtes vous pas ici optimiste ? Ne peut-on pas dire qu’il y a aussi des luttes de frontières, des tentatives d’appropriation et qu’un sujet est d’abord traité par le service politique dès lors qu’il est pris en charge par l’instance politique (partis, parlement, professionnels de la politique…). Et que les frustrations des journalistes non politiques sont bien réelles dans les rédactions ?

Ce que vous décrivez est vrai, mais je ne vois pas pourquoi cela engendrerait forcément de la frustration. Il y a du travail pour tout le monde, et même beaucoup de travail! Les effectifs des rédactions ont fortement diminué du fait de la crise de la presse. Et les journalistes non-politiques sont très souvent mobilisés pour faire la Une. Quant à moi,  j’ai été beaucoup plus frustré en tant que journaliste politique qu’en tant que journaliste non-politique.

Le fact checking est présenté par beaucoup comme une innovation, mais il existe en fait depuis très longtemps.

Ne peut-on pas observer au-delà des invariants que vous venez d’analyser ici des changements importants du journalisme politique intervenus à l’occasion de cette campagne présidentielle 2012 : montée en puissance d’un journalisme observant minute par minute des professionnels de la politique sous surveillance constante (internet, live, chat, chaînes d’information en continue, tweets, etc.), installation plus nette d’un journalisme dit « de données », « newsrooms » mettant en interrelation des journalistes.fr avec des journalistes « papier » n’ayant pas toujours le même âge, socialisations professionnelles, croyances dans l’importance de la politique, mais aussi adoption quasi généralisée par les journalistes « papier » de blogs, et participation beaucoup plus forte de ces derniers à un journalisme 2.0, etc. Comment regardez-vous ces changements ?

Je ne sais pas si les changements que vous décrivez sont si importants que cela. Le fact checking (ou journalisme de vérification), par exemple, est présenté par beaucoup comme une innovation, mais il existe en fait depuis très longtemps. Il était courant d’écrire des articles à partir de décryptage de fond de la parole des politiques. Simplement, la pratique n’était pas appelée ainsi et n’était pas institutionnalisée. Concernant Twitter, ce site a été utilisé par de très nombreux journalistes, mais cela leur a surtout permis de concurrencer les agences de presses, en annonçant en premier des déclarations de politiques. Quant aux journalistes politiques qui tiendraient un blog, je n’en ai pas vu beaucoup: ils n’ont pas le temps en campagne! Enfin, avec les newsrooms, qui ont effectivement tenté de mélanger journalistes papier et net, je ne vois pas ce qui en sorti de neuf, si ce n’est de lire sur Internet le même type d’article que sur le papier.

La preuve selon moi que le journaliste politique ne s’est pas profondément modifié en 2012, c’est que les politiques, eux, ont continué à mener campagne comme avant. En tenant meeting, en faisant des déplacements, en participant à des émissions et des débats télévisés, et, notamment pour Nicolas Sarkozy, en mentant effrontément comme si le fact-checking n’avait aucune importance!

Entretien réalisé en juillet 2012

Photo : Sara Taleb (Promotion 2013)

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