Le journalisme sportif : un journalisme «impur» ?

Entretien avec Karim Souanef, chercheur en science politique

Karim Souanef, lors de sa visite à l'IFP / Photo : Sara Taleb

Karim Souanef termine une thèse en science politique à l’Université Paris-Dauphine où il est attaché temporaire d’enseignement et de recherche. Sa thèse porte sur le journalisme sportif. Dans le cadre d’un séminaire sur « Les sources des journalistes », il est venu présenter à l’École ses travaux et questionner un journalisme souvent décrié. Ses analyses sont d’autant plus éclairantes qu’il connaît l’univers sportif de l’intérieur, ayant pratiqué le sport de haut niveau avant d’être reçu à une licence STAPS puis un master en science politique. 

Entretien réalisé par Jean-Baptiste Legavre, directeur de l’Ecole de journalisme de l’IFP.

Les journalistes sportifs doivent-ils être regardés comme des journalistes différents de leurs confrères ?

Les journalistes « sportifs » ou « de sport » sont souvent décriés. Classiquement, la critique du journalisme sportif se fonde sur deux points. Le premier insiste sur le fait que cette spécialité porterait sur un objet mineur au regard de sujets plus « sérieux » comme la politique ou l’économie. C’est ce qui explique notamment que leur salaire était inférieur à celui des « rubricards » les plus prestigieux jusqu’en 1968. Aujourd’hui, ce principe de vision dénote d’un tropisme élitiste qui néglige les effets du sport dans le monde social. 

Le second repose sur le rapport aux sources. Ces journalistes seraient trop proches de l’espace sportif alors que l’excellence journalistique valorise l’autonomie. Les titres dithyrambiques du journal L’Equipe ou les prises de position trop partisanes des commentateurs de télévision nourrissent cette dimension de la critique. Là encore, cet argument est fragilisé lorsqu’on décentre le regard pour constater ce que se passe du côté des autres spécialistes du journalisme et de leurs relations avec leurs sources d’informations.

Il est donc hâtif de postuler d’emblée la spécificité du journalisme sportif au regard des autres spécialités. Ce mode de raisonnement empêche de voir les rapports d’homologie entre les différents sous-espaces journalistiques. Si l’on opte pour une démarche comparative, on remarque une évolution assez similaire entre le sous-espace du journalisme sportif et celui du journalisme politique. La professionnalisation des espaces sportif et politique s’accompagne dans les deux cas d’une spectacularisation des enjeux.

On remarque une évolution assez similaire entre le journalisme sportif et le journalisme politique…

La spécialité a beaucoup évolué depuis les années 80…

En effet, le « sport-spectacle » prend de nouvelles formes à partir de cette période. Si, historiquement, le sport de compétition s’est construit dans une logique commerciale pour dynamiser les ventes de journaux, à l’instar du Tour de France créé et organisé par le quotidien sportif L’Auto en 1903, la collusion structurale entre sport et médias se complexifie avec l’emprise de la télévision dans les années 80. La libéralisation du marché de l’audiovisuel entraine une concurrence entre médias pour obtenir l’exclusivité de la retransmission des événements sportifs. Ainsi, des chaines privées conscientes des retombées en termes d’audiences et de recettes publicitaires négocient chèrement la propriété de ces droits télévisées. A ce jeu, Canal+ en 1984 va avoir une grande influence dans la commercialisation du sport et du football en particulier. Cette nouvelle économie a eu un double effet. Tout d’abord, elle bouleverse la morphologie du groupe des journalistes sportifs en ce qu’elle fait émerger de nouvelles figures dominantes comme les commentateurs ou, un peu plus tard, les consultants. Ils incarnent un nouveau mode de légitimité professionnelle concurrent de celui des journalistes de presse écrite. Par ailleurs, la marchandisation du sport et les intérêts économiques qui en découlent obligent les institutions sportives à se professionnaliser et à intégrer la communication à leurs activités.

Les relations aux sources sont-elles homologues aux autres rubriques ?

Avant les années 1980, le journaliste est considéré comme un membre de la grande « famille du sport ». Dès lors que les droits télévisés transforment le sport professionnel en un véritable marché économique, les institutions sportives se structurent et se dotent de services de communication. L’information est jugée stratégique pour ne pas mettre en péril l’équilibre financier de l’entreprise sportive. Si l’on prend l’exemple de l’espace le plus commercial du sport français, le football, le journaliste est mis à distance par des dispositifs contraignants déployés par les attachés de presse et autres « communicants ». Si, dans la presse dite de référence, le traitement du sport n’est pas très affecté par ces mutations car il se concentre essentiellement sur les « à-côtés » et la dimension sociétale du sport, les journalistes de la presse commerciale (L’Equipe, Aujourd’hui en France…) doivent négocier l’accès à l’information ou contourner les filtres de communication pour traiter l’actualité « chaude ». A l’image de ce qui se passe dans le journalisme politique ou économique, les journalistes sportifs apportent cependant des réponses hétérogènes selon leur média d’appartenance. Lorsqu’il s’agit d’évoquer les relations aux sources, le journalisme sportif est une catégorie peu pertinente en ce qu’il convient de la déconstruire pour comprendre la pluralité des interactions.

 L’implication du journaliste ou du chercheur ne doit pas empêcher la distanciation.

C’est un domaine peu occupé par la sociologie du journalisme…

Paradoxalement, le journalisme sportif est un objet délaissé alors qu’il est souvent cité en tant que « modèle-repoussoir » du journalisme. Lorsqu’il est évoqué dans les travaux scientifiques, c’est pour le renvoyer du côté de l’impur, du journalisme de communication. N’est-ce pas en soi une bonne raison pour l’étudier en profondeur et comprendre les éventuelles conduites déviantes ? Les chercheurs en sociologie du journalisme privilégient l’étude de la noblesse professionnelle au détriment du journalisme « d’en bas ». Cette vision correspond plus à un biais intellectualiste qu’à une réalité sociale.

Comment en êtes vous venu à retenir cet objet ?

D’une part, en raison de la pauvreté de la littérature scientifique. Il est nécessaire de dépasser les représentations communes autour d’un objet qui suscite de plus en plus la critique du public exprimé par le biais des courriers de lecteurs ou les réseaux sociaux.

D’autre part, j’entretiens moi-même un rapport intime à l’objet. A l’image des journalistes que je rencontre dans le cadre de mon enquête, j’ai été socialisé très tôt à la presse sportive et à la pratique de différentes disciplines (athlétisme, football).  Le choix de mon objet de recherche comporte le risque de l’engagement. Tout comme le journaliste face à un sportif dont il admire les performances, la difficulté est de ne pas se laisser pervertir par la subjectivité. L’implication du journaliste ou du chercheur ne doit pas empêcher la distanciation.

Propos recueuillis par Jean-Baptiste Legrave, directeur de l’École de journalisme de l’IFP

Photo : Sara Taleb (Promotion 2013)

+ Les traveaux suivants de Karim Souanef sont en ligneDe la main d’Henry à la déroute de Knysna : traitement médiatique et communication politique, à propos de la bien-pensance sportive ; ainsi que des notes de lectures sur La face cachée de L’Équipe de David Garcia, dans les Cahiers du Journalisme N°21. 

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Une réflexion sur “Le journalisme sportif : un journalisme «impur» ?

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